Le contexte historique

Frère d’âme est l’histoire de deux jeunes tirailleurs sénégalais, Mademba Diop et Alfa Ndiaye, pris dans l’enfer de la première guerre mondiale (1914‑1918).

 

1) Aux origines des Tirailleurs Sénégalais 

Les premiers voyages d’exploration européens en Afrique remontent au XIIIe siècle. Rapidement, la soif de découverte des aventuriers et le désir d’évangélisation des missionnaires s’accompagnent d’une concurrence économique et politique des Européens qui voient dans la conquête de nouveaux territoires un enjeu majeur. Au XVIIe siècle, la France installe ses premiers comptoirs en Afrique de l’Ouest où le commerce des esclaves et le troc constituent les principales activités économiques.

Au cours du XIXe siècle, la conquête coloniale va s’étendre vers l’intérieur des terres. Le fort taux de mortalité des soldats européens en raison des conditions sanitaires et climatiques va justifier la création des premières troupes coloniales recrutées notamment parmi les esclaves affranchis. Matelots, cavaliers, fantassins, artilleurs, les Africains eux-mêmes deviennent l’instrument de la conquête et du maintien de l’Empire colonial français. C’est dans ce contexte que le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal, crée en 1857 à Saint-Louis le premier bataillon de tirailleurs sénégalais. Alors que le nom de ce corps d’infanterie fait référence à son origine, les Tirailleurs sont rapidement enrôlés dans tous les territoires d’Afrique de l’Ouest. De leur création jusqu’au début de la première guerre mondiale, 12 000 tirailleurs sénégalais ont participé à la conquête de 6 millions de kilomètres carrés.

 

2) Les Tirailleurs Sénégalais dans la Grande guerre 

C’est l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand par un nationaliste serbe qui déclenche la première guerre mondiale le 28 juin 1914.  Le conflit local s’étend à tout le continent, puis au monde, par le jeu des alliances : l’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914.

Au début du conflit, les forces démographiques de la France et de l’Allemagne sont très inégales (40 millions d’habitants contre 70). Avant même que ne se déclare la « guerre usinière », telle que la nommait Blaise Cendrars (La Main coupée, Gallimard, 1975, 1re éd. 1946), le colonel Mangin a l’idée de recourir à la « Force noire » (idée exposée dans son livre, La Force noire, publié en 1910), ces « soldats de métier, habitués à toutes les privations et à tous les dangers, ayant vu le feu et tels qu’aucune puissance n’en possède en Europe », pour renforcer les effectifs de l’armée française. Bien que cette solution ait été vivement controversée du fait des difficultés de mise en œuvre et de la réticence à voir la patrie sauvée par des Africains, le coût humain de la guerre de position rend indispensable le recours aux soldats des colonies. Le recrutement en Afrique noire s’intensifie. Mais en Afrique, où les rumeurs de la guerre sont croissantes entre 1910 et 1914, on n’est plus « séduit par le triple attrait de la gloire, du profit et de l’uniforme » (Mangin, La Mission des troupes noires, 1911). À partir de 1915, les volontaires et mobilisés manquant, les autorités ont recours à la force, ce qui provoque de nombreuses révoltes. En 1918, Blaise Diagne, premier député africain de l’Assemblée nationale, auréolé de son statut, recrute 72 000 nouveaux tirailleurs dans l’espoir de généraliser les droits des citoyens français aux habitants des colonies.

"Le nègre [...] a vu le tirailleur fier et respecté sous son uniforme et sa prestigieuse chéchia qui en impose au chef noir ; il l'a vu nourri et payé grassement pour son service ; il l'a entendu conter, l'oeil allumé, ses belles actions de guerre, les héroïques récits des campagnes passées [...]. Alors, séduit par le triple attrait de la gloire, du profit et de l'uniforme, il vient à l'engagement."

Colonel Mangin, La Mission des troupes noires, 1911

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© DR

En quatre années de guerre, ce sont plus de 180 000 tirailleurs sénégalais qui prennent part à tous les combats les plus meurtriers sur le vieux continent, en Orient ou sur le sol des colonies allemandes en Afrique (Togo, Cameroun). Batailles de la Somme, du Chemin des Dames ou de Verdun, le feu ennemi ainsi que la rudesse des hivers et les nouvelles maladies auxquelles ils sont exposés font périr 30 000 tirailleurs.

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Les tirailleurs africains de la Première Guerre mondiale 2008 - Reportage France 3 du 10 novembre 2008, durée 2’27

Photographie extraite de la monographie intitulée Les tirailleurs

de Sandrine Lemaire et Eric Deroo parue au Seuil

3) Les Tirailleurs Sénégalais de l’entre-deux-guerres aux Indépendances 

Au lendemain de la première guerre mondiale, le nombre de tirailleurs sénégalais s’accroît pour deux raisons principales : la conscription fournit un contingent de 13 000 hommes par an pour deux à trois années de service militaire ; par ailleurs, la dette de sang contractée par la France envers ses colonies conforte le rêve d’une forme d’égalité avec les citoyens français. Il est vrai que les anciens combattants jouissent alors de quelques privilèges tels que l’exemption de taxes ou de travaux forcés, la perception d’une pension ou des emplois administratifs réservés dans les services postaux par exemple. Les missions des tirailleurs sénégalais sont décisives tant en Europe que dans les territoires colonisés. Tout d’abord, ce sont eux qui occupent la Rhur en Allemagne, exacerbant le sentiment d’humiliation des vaincus qui avaient déjà accusé la France de « négrifier » son armée pendant la guerre. Ensuite, les tirailleurs sénégalais restent la première force armée française dans les colonies. Ils y maintiennent l’ordre et participent aux combats en Syrie, au Maroc (guerre du Rif) et au Liban notamment.

Lorsqu’éclate la seconde guerre mondiale après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939, la France est prête à solliciter de nouveau ses soldats des colonies dont quelques-uns, Africains et Malgaches, ont été formés à l’école d’officiers de Fréjus ouverte pour eux. La « drôle de guerre » et ses rares combats prend fin en juin 1940 lorsque le maréchal Pétain capitule face à l’offensive allemande. Alors que le gouvernement de Vichy, le maréchal à sa tête, s’emploie à collaborer avec l’occupant, le général De Gaulle en appelle, depuis Londres, à la France libre, la Résistance, pour sauver l’Europe de la barbarie nazie. Les soldats des colonies répondent massivement à l’appel. Ils sont rejoints par les troupes alliées en Afrique du nord en novembre 1942. Les tirailleurs sénégalais sont alors de tous les combats pour la libération de l’Europe (cf. discours de Boulouris ci-dessous).

C’est en 1946 que prend fin le code de l’indigénat qui régissait, depuis 1881, le statut des habitants des colonies qui passent alors de sujets français à citoyens. Ainsi, les soldats africains, dès lors volontaires, constituent des troupes professionnelles. La dénomination de tirailleurs sénégalais, jugée péjorative, sera délaissée au profit de « troupes africaines ». Ces dernières seront mises à contribution dans les conflits d’indépendance en Afrique du nord (Algérie, Tunisie, Maroc), en Indochine et à Madagascar. Alors que l’émancipation des colonies semble inévitable au milieu des années 1950, les autorités militaires françaises entreprennent la formation des meilleurs sous-officiers qui prendront la tête des futures armées nationales. Lorsque les indépendances des colonies sont déclarées dans les années 1960, les soldats africains perdent leur nationalité française. Leur sort est alors divers : certains intègrent les nouvelles armées nationales, d’autres réintègrent péniblement la vie civile du fait de leur service à la France.

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Affiche, 1915, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, ENT DN-1 (CAMIS)-GRAND ROUL

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Unknown artist: Der schwarze Terror in deutschen Landen, Berlin, 30 May 1920, in: Kladderadatsch 73/22, p. 317; source: Universitätsbibliothek Heidelberg, http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/kla1920/0317.

4) La Mémoire 

Le 13 juillet 1924, l'inauguration du monument aux Héros de l'Armée noire au lendemain de la Première Guerre Mondiale, s'est tenue à Reims. Il a été créé par le Comité aux héros de l'Armée noire, qui avait pour mission de faire ériger en métropole et en Afrique un monument à la mémoire des soldats indigènes morts pour la France au cours de la 1ère guerre mondiale. Deux villes ont été retenues : Reims en métropole, et Bamako capitale du Soudan français (actuel Mali), sur les rives du Niger en Afrique.

Dès le début de la Deuxième Guerre Mondiale, en septembre 1940, le monument a été détruit par les troupes d'occupation allemandes.  

En s'inspirant du monument présent à Bamako, une copie du monument originel a été inaugurée le 11 novembre 2018, à l'occasion de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre à Reims. Il s'agit ainsi de pouvoir honorer la mémoire de ces Héros et de rendre visible l’engagement des centaines de milliers de combattants africains.

A lire : "Honorer les combattants noirs, nos frères de lutte", la tribune dans Libération par Pascal Blanchard, auteur et historien et Alain Mabanckou, romancier.

A l'occasion des 75 ans du débarquement de Provence, auquel ont pris part des dizaines de milliers de soldats issus des colonies, le président de la République a appelé à honorer la mémoire des combattants africains, qui représentaient près de 70% des troupes françaises.

Vous pouvez écouter le discours intégral ci-dessous.