Le travail sur la langue

1) La quête de l'authenticité 

Les tirailleurs sénégalais, originaires de toute l’Afrique de l’Ouest et d’ethnies différentes, ne parlent pas la même langue. Rapidement, la hiérarchie militaire s’interroge sur un moyen efficace de transmettre des ordres à des hommes qui parlent tantôt peul ou bien wolof, tantôt malinké ou bien bambara. Naît alors de l’usage ce que l’on appelle communément le « petit-nègre » ou « français tirailleur », un sabir simplifiant à l’extrême la langue française dans un souci de communication. Le manuel à l’usage des officiers français intitulé Le Français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais paraît en 1916. Partant du principe que « pour arriver à se faire comprendre rapidement des Noirs, il faut (…) couler sa pensée dans le moule très simple de la phrase primitive », ce fascicule suggère notamment la suppression des déterminants ou la réduction du nombre de mots employés, quitte à rendre l’expression grossièrement fautive. Ainsi se voit renforcée l’image d’un tirailleur simple d’esprit dont on se rit, longtemps reprise dans la littérature pour enfants ou la publicité pendant toute la période coloniale en France et en Belgique.

La barrière de la langue exclut celui qui ne la maîtrise pas[1]. La codification du « petit-nègre » et la systématisation de son usage par l’armée française, loin d’être vecteurs d’intégration des tirailleurs sénégalais, renforcent ce sentiment d’exclusion.

Si le narrateur-personnage ne sait pas parler français, son étonnant langage parfois empreint de naïveté ne relève pas pour autant du français tirailleur. D’une part, Alfa ne pourrait exprimer ses pensées les plus intimes dans une langue destinée à la communication des soldats. D’autre part, le monologue intérieur du personnage est un moyen, pour l’auteur, de transcrire toute la complexité d’un homme héritier d’une culture et doté d’une sensibilité. La simplicité revendiquée du petit-nègre n’aurait qu’enfermé Alfa dans l’image de grand enfant véhiculée par l’imaginaire colonial. Enfin, la naissance du français tirailleur visait à uniformiser les pratiques linguistiques des soldats d’Afrique de l’Ouest au service de la guerre. Le parti pris poétique du roman tend au contraire à faire entendre une voix singulière.

En savoir plus sur le « petit nègre »

« Le français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais » 

[1] Cet obstacle à la communication n’est pas l’exclusivité des tirailleurs sénégalais : au début de la guerre, les régiments sont constitués de soldats de la métropole provenant de la même zone géographique. Ils parlent donc le même idiome régional. À partir de 1915, les troupes sont désormais composées d’hommes provenant de différentes régions. Ces derniers sont alors contraints d’abandonner la langue régionale de leurs échanges quotidiens au profit du français. 

2) La langue cachée 

Le caractère poétique de Frère d’âme repose à la fois sur un rythme et des images qui ont pour fonction première de refléter la langue et la culture wolof d’Alfa. Celui-ci ne parlant pas français, l’auteur est en quelque sorte le premier traducteur de ses pensées.

D’un point de vue lexical, il n’y a qu’un seul mot wolof dans le texte mis en valeur par les caractères italiques : dëmm. Ce mot désignant un sorcier dévoreur d’âme, selon les croyances ancestrales, est central car il condense tout le questionnement du récit autour du double, de l’identité, de la frontière entre le bien et le mal. Par ailleurs, l’usage de nombreuses périphrases souligne le regard étonné, neuf, qu’Alfa pose sur le monde qui l’entoure. Totalement étranger à cette terre et à cette guerre qui ne sont pas les siennes, il ne dispose pas des mots suffisants pour les nommer. L’évocation du « ventre de la terre » pour les tranchées ou des « gros grains tombant du ciel de métal » pour les obus participent d’une vision hallucinée de la guerre, dont l’horreur, comme chez Guillaume Apollinaire[1], est transcendée par la vitalité et la poésie de la langue.

D’un point de vue syntaxique, le phrasé s’appuie dès l’incipit sur la récurrence du rythme ternaire et les répétitions : « je sais, j’ai compris, je n’aurais pas dû ». Cette syntaxe renvoie à la rythmique du wolof dans le but de convoquer un autre horizon culturel, celui du narrateur-personnage. Ce procédé est inspiré du travail sur la langue d’Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien, qui s’inventa une langue d’écriture propre, nourrie de culture malinké, afin de « faire revivre un certain monde[2] ». Dans ce contexte, la répétition de l’expression « par la vérité de Dieu » a un statut spécifique. Proférée par Alfa à de très nombreuses reprises, elle se vide de toute référence religieuse. C’est d’abord une expression toute faite, très utilisée en wolof, qui rappelle au narrateur des habitudes de langage anciennes et partagées avec sa famille ou ses amis. Il s’agit ensuite d’un marqueur destiné à scander le récit, souligner les moments d’intense émotion d’Alfa. Les répétitions de « par la vérité de Dieu » se multiplient comme s’accroît la folie du personnage.

[1] « Le ciel est étoilé par les obus des Boches / La forêt merveilleuse où je vis donne un bal », in « La nuit d’avril 1915 », 1914, Guillaume Apollinaire s’en va-t-en guerre, Yves Pinguilly, Oskar jeunesse, 2014, p. 52.

[2] Ahmadou Kourouma, in Du côté de chez Fred du 31 janvier 1990 (archives Ina).

3) La dimension orale du récit 

La ponctuation initiale du récit est celle de paroles rapportées directement. Elle suggère que le flux de pensée du personnage retranscrit dans le roman prend la forme d’un discours. Bien entendu, cela s’inscrit dans la tradition orale de la littérature africaine dont David Diop est héritier et à laquelle fait explicitement référence le conte de la princesse capricieuse. De plus, le caractère discursif du récit tient à l’identité du narrateur-personnage. Alfa est un lutteur. Le combat des lutteurs, déjà évoqué dans les récits de voyageurs français dès la fin du XVIIe siècle, est traditionnellement précédé du « bakou », rituel mêlant danse et discours tant d’autolouange que de défi à l’adversaire. Ainsi, le rythme du phrasé d’Alfa tient tout à la fois à celui du wolof qui se cache derrière le français, à la tradition orale de la littérature africaine qui nourrit Frère d’âme, et à la dimension discursive des pensées d’un lutteur rompu à la profération d’un discours sur lui-même. Mais le discours d’Alfa s’éloigne du traditionnel discours du lutteur en ajoutant à l’éloge de ses qualités (voir chapitre XVII) le blâme de sa faiblesse à l’heure de soulager les souffrances de Mademba, son plus que frère.